Long format au Pâquis : un quartier ghetto au centre de Genève ?

C’était effectivement devenu à ce moment là, il y a une quinzaine d’années un lieu de non-droit. Il ne faisait pas bon vivre. Il ne faisait plus bon vivre. Car avant , c’était un quartier merveilleux.

 


Propos Recueillis par Elias Sougrati à Genève (Suisse)

Il y a eu une période donnée de délinquance. Ou pour tout des tas de raisons qui étaient par exemple le système des jours-amendes inapplicables aux délinquants … Les gens étaient relâchés.  On avait des scènes complètement ubuesques où l’on voyait le chef de poste de la gendarmerie se faire aborder par des gamins qui lui disent : « t’a vu chef, aujourd’hui j’ai rien volé ». C’était un truc complètement … Cela en était assez … les habitants se sont organisés et la rue a retrouvé un calme. Un calme que je pourrais qualifier d’exceptionnel.

C’est comme si les brigands s’étaient passés le mot de ne pas aller à la rue de Fribourg. Ceci dit la rue de Fribourg a toujours été une rue de l’immigration.  Fribourgeoise, valaisanne ensuite espagnol, italienne, portugaise et nous quand on est arrivé dans la rue c’était quasiment une rue espagnole et maintenant disons que c’est une rue commercante. Il y a un commerce indien. Il y a un commerce pakistanais. Il y a un commerce africain. Et il y a … un restaurant éthiopien, érythréen. Un restaurant libanais. Deux restaurants espagnols. Une banque marocaine. A l’époque il y avait deux banques espagnoles, une boucherie espagnole, un coiffeur espagnol … Les enseignes étaient marquées en espagnol. Le coiffeur c’était péluquéria et le boucher c’était carniceria.

Et vous pourquoi cette implantation ?

Parce que j’ai eu l’occasion d’avoir l’arcade et je l’ai pris il y a 38 ans. Et puis je disais que c’était la nouvelle andalousie (sourire).

Les commerces étaient populaires. C’était un quartier très populaire. La même année ou nous avons ouvert, il y a le restaurant « El faro » qui a ouvert … il a su évoluer et s’adapter à une nouvelle demande. C’est devenu petit à petit un restaurant très prisé. Disons luxueux. Mais il y a toujours le « Ruedo » en face qui attire la clientèle de la classe populaire et moyenne.

Parlons des Pâquis. Quid du reste du quartier ?

Alors oui, je ne connais pas très bien le reste. Je connais très bien ma rue. Le reste (silence)… disons que au dessus de la rue de Berne en tant que problème de sécurité on avait des problèmes avec les Zizou.

En dessous de la rue de Berne ils en avaient pas. Parce que c’étaient les albanais qui tenaient le quartier. Et donc c’était très mauvais pour les Zizou que de descendre dans les zones contrôlées par les albanais.

Zizou ? Zinedine Zidane ?

Les zizou … les zizou c’est une expression qui vient de Zinedine Zidane. Parce qu’en fait, ils s’approchaient des gens en disant « t’a vu comment zidane il fait ? » tac tac tac (il mime des passements de jambe) et puis la comme dans un tour de magie il te dérobe l’attention et te vole. Je vais vous dire. Dernièrement mon beau père, il y a 3 jours, c’est fait avoir par des zizou dans un commerce. Quelqu’un est venu. Lui a renversé de l’eau sur sa veste, et a commencé à le lui essuyer en s’excusant et pendant ce temps il l’a volé. Il a perdu tout ce qu’il avait. Il sortait de la banque. La personne l’avait certainement suivi.

Les zizou en fait c’est du vol à l’astuce.

Les zizou étaient des jeunes maghrébins. Toute les autorités marocaines, algériennes, tunisiennes se défilaient sur le sujet. Un jour un journaliste est venu me voir en me demandant si je voulais parler de cette situation en tant qu’arabe. Et voilà comment j’ai pu en discuter depuis 15 ans maintenant. Si l’on en discutait pas, on ne préparait qu’une bombe à retardement encore plus grande.

Comment l’insécurité a été permise par les autorités ?

La délinquance a été permise par les autorités pour une bonne raison : ce système des jours amende. Pour tous les petits délits on ne mettait pas en prison. Pour tous les petits délits on ne pouvait rien faire. Le système de jour amende il faut avoir une adresse, il faut avoir un travail. Sinon on ne peut pas vous les donner ces jours de travail amende. Donc, il n’y avait rien à faire avec tout ces petits jeunes délinquants … Et puis je me rappelle au début quand on a commencé à faire attention au phénomène, il y en avait une cinquantaine à Genève. Puis ils sont arrivés jusqu’à 650. Puis c’était plus des gens qui venaient d’Algérie ou du Maroc c’était des gens qui venaient de Lyon, qui venaient des banlieues françaises. Ils avaient tort de se gêner. Disons qu’ils pouvaient voler tant qu’ils voulaient. Il y en a qui se faisaient 3000 francs par jour et ils savaient qu’ils ne se passeraient rien. Le truc était de ne pas se faire chopper avec ce que l’on avait ramassé. On voyait les flics qui ouvraient les bas d’immeubles, qui regardaient sous les grilles d’aération si rien n’était caché. Et la seule chose qu’on entendait c’était : « on ne peut rien faire ». Et quand le mécontentement populaire a commencé à devenir assez grand, ils ont commencé à intervenir.

Mais il fallait aussi que d’un côté la population disent : maintenant cela suffit. Ce n’est pas une façon de vivre. Ils avaient vraiment pris le haut du pavé pendant quelques temps.

Comment cela c’est fait ?

L’idée a été d’abord de se réapproprier la rue. Par exemple créer des fêtes. Il nous arrivait de faire de la fondue dans la rue, des soupes indiennes. Faire participer tous les commerçants de la rue. C’était de petites fêtes populaires . Rien à grands budgets mais où tout le monde pouvait se retrouver. Des trucs qui se montaient en 2-3 jours. Le mot d’ordre était : « c’est notre rue, il faut se la réapproprier ». Parce que comme j’ai dis cela était devenu une zone de non droit.

 Il y a eu aussi des actions de sécurisation par les commerçants. Pendant un week-end nous avions embauché une société de gardiennage. Les autorités avaient interdit cela. Nous étions 36 commerçants à avoir signé des contrats privé juste pour que la société de gardiennage surveille leurs portes. Il y avait 2 types assez volumineux qui tournaient dans le quartier. Et c’était génial parce qu’il y en avait un marocain et l’autre subsaharien. On était pas tombé dans les affres du racisme mais plutôt dans la lutte contre la délinquance.

Moi mon discours était simple. Il fallait arrêter de stigmatiser. La délinquance n’a pas de nationalité. Si on commence à dire le délinquant est ceci, le délinquant est cela on ne s’en sortira pas. Par contre si l’on dis qu’il y a des droits et des obligations pour tous les citoyens qu’ils doivent respecter qu’elle que soit leurs nationalités. A partir de ce moment on peut poser une base pour réunir les gens. C’était important de remettre le phénomène non pas au niveau de l’origine des intervenants mais plutôt au niveau de la citoyenneté et de la question des même droits et devoirs pour tous.

On avait fait cela et ça avait très bien marché. Il y avait 36 contrats. Ils n’avaient pas le droit de patrouiller mais ils faisaient le tour des 36 pas de portes pour vérifier si tout allait bien. Une patrouille déguisée. On a fait cela juste un week-end. Cela a interpellé les autorités qui ont commencés à dire que ce n’est pas au citoyen à faire cela.

Nous on leur a dis « Bravo c’est ce que l’on attendait que vous nous disiez. Maintenant faites-le !»

Il y avait ce côté un peu festif. Cela a un peu aidé à resserrer les liens entre les gens. Chacun allait se plaindre chez son voisin en disant « ouais il y en a marre, ce n’est plus tenable ». Cela a été assez fort.

On a une salle en bas. On faisait des réunions des habitants. Plusieurs dizaines de personnes venaient à chaque fois. On a invité le chef de la police. Le ministre de la justice du canton de Genève. On a invité le  maire à venir rencontrer les habitants . Le chef de la police a vu les habitants ici. Une douzaine de réunions se sont faites.

Et petit à petit à force de dialogue cela c’est arrangé.

Les zizou comme d’autres histoires cultivent les fantasmes. Pour beaucoup dans la région paquis = ghetto.

Pas du tout et au contraire. Les pâquis c’est le seul quartier genevois de Genève. Le ghetto cela pourrait être le Lignon. Le ghetto cela pourrait être le quartier des banques. Le ghetto cela pourrait être colonie. Tout dépend ce que l’on entend par ghetto. Si on entend par ghetto : les gens qui vivent entre eux, c’est cela … A Colony c’est une catégorie de gens qui vivent entre elle. Dans les banlieues : Vernier, Lignon, Meyrin … dans ces grands immeubles, c’est aussi des gens qui vivent dans leur espace. Il y a des quartiers pour les internationaux. Ou ils vivent entre eux. Ce qu’on appelle les expat’. Les pâquis est le seul quartier ou tout le monde se croise.

C’est un quartier populaire mais ce n’est pas un ghetto. A la rigueur c’est le quartier le plus ouvert. Parce que c’est un quartier qui vit des restaurants, qui vit des petits snacks, les petits machins, la vie de nuit … Donc il n’est pas fermé. Le concept de Paquis-ghetto, je ne suis pas du tout d’accord.

Cela ne tend pas vers le ghetto. Par contre il y a ce côté qui fait que justement beaucoup de la classe moyenne supérieure sont en train de se réinstaller dans le quartier. Cela a commencé par la surélévation des immeubles. Sur les hauteurs des immeubles on y a fait des appartements de luxe. Les appartements de luxe pour toucher des loyers de luxe nécessitent une rénovation des immeubles et cela a été fait. Je prends un exemple. Notre immeuble, il y a un ascenseur qui a été mis  alors qu’il n’y avait jamais eu d’ascenseur. Tout cela juste parce que le dernier étage a été racheté et transformé. Un début de gentrification commence. Sérieusement je ne sais pas comment va devenir ce quartier plus tard. Je pense que cela va continuer la gentrification. En tout cas d’une partie des Pâquis. Celle du bord Léman. Celle des grands hôtels. C’est-à-dire Beau-Rivage, Ritz-Carlton Hotel de la Paix, Richemond.. en remontant progressivement vers la gare. Cela va évoluer. Les loyers augmentent. Les gens ne peuvent plus se payer de loyers à l’intérieur …

Y a-t-il réellement une vie de quartier ? ou est ce des communautés différentes avec des activités populaires qui cohabitent et vivent les unes avec les autres sans réelle interaction ?

Non, je pense que comme partout des gens se croisent et qui ne se parlent pas. Et il y a beaucoup de gens qui se croisent et qui se disent bonjour. Je ne peux que prendre l’exemple de cette rue. Ici il est impossible d’arriver le matin sans dire bonjour à tout le monde. Bon, peut être que cette rue comme vous êtes urbaniste, elle a une particularité. Il ne doit y en avoir que deux ainsi à Genève. C’est une sorte de cour. Et cela je crois que cela fait beaucoup. Car l’on connaît les gens qui sont de là à là. Et c’est pour cela que quand vous me posez la question d’ailleurs dans le quartier, j’ai des difficultés à vous répondre. Cette rue est un îlot au sein du quartier. Et cet îlot est varié. Les restaurants jouent un rôle très important. Il y a le olé olé qui rassemble une population assez jeune, beaucoup d’expat’ … Il y a le Faro qui commence à devenir un peu le lieu de référence, je dirais des hommes d’affaires … Le ruedo espagnol plus populaire. C’est assez mélangé. Mais il y a ce côté disons … ce qui m’interpelle. De plus en plus de gens qui 15-20 ans en arrière n’auraient pas pensé s’installer au Pâquis le font volontairement. Et cela a été d’abord la question des rehaussements qui a fait cela.

Qui dit gentrification dis éviction.

Depuis quelques années, cela va aller vers ces nouvelles constructions qui se font sur les zones de villa qui ont été récupérés par l’état pour faire des projets mixte privé-public …A l’époque notre problème était que les autorités étaient toute contente d’avoir ce phénomène concentré dans un lieu disons. Je dirais que l’attitude des habitants a obligé les autorités à prendre au sérieux la question de la sécurité dans le quartier. En plus il y a un phénomène, c’est que la sécurité du quartier est une chose mais quand elle commence à déborder sur les grands hôtels justes à côté cela pose un problème. Nous sommes arrivés à une situation ou le fait d’avoir tout les petits prédateurs faisait que la rue des Alpes était devenu une zone à risque. Tous les gens qui descendaient de la gare vers le lac, il y avait 20 pour cent quasiment qui se faisaient agresser. A une période c’était impressionnant. Il y a eu une période ou s’était vraiment impressionnant. Ils ont mis les caméras de surveillance. Alors il y a eu beaucoup de gens qui sont allés dans d’autres quartiers. On a commencé à parler de Plainpalais, des Eaux Vives, du quai des Seujet pour la délinquance.

Genève pendant une trentaine d’années a vécu sur ces lauriers. Pas de politique particulière de sécurité… Il ne faut pas oublier que c’est une petite ville. Durant un certain temps. Le chef de la sécurité était un socialiste et le procureur général était de droite. Ils ne s’entendaient pas et se faisaient des croches pattes en permanence. Cela n’a pas aidé. Quand il y a un qui prenait une décision l’autre faisait le contraire. Au niveau des logements. Au niveau des transports et mobilité Genève a été attentiste sans réaliser qu’elle passait de 200 000 à un demi millions d’habitants. Et depuis une dizaine d’années ils sont en train d’un coup de se dire merde.

Je raconte toujours mais à l’époque quand j’étais plus jeune nous allions à Annemasse c’était la zone. Mais la zone ! Annemasse, Thoiry, Fernez on passait la douane, il y avait encore cette loi à l’époque où les gens payaient pas leurs impôts tant que la maison étaient pas finis. Cela donnait l’impression que c’était la campagne profonde. Maintenant on va sur France on a l’impression que Genève c’est la campagne profonde Un renouvellement profond s’est fait.

Beaucoup de suisse n’arrivent plus à se loger à Genève et vont se loger dans les communes transfrontalières sur France. Les loyers ont énormément augmentés. Un jeune qui quitte le foyer familial va chercher un appartement. Un quatre pièces vous êtes déjà dans les 2000 francs. Vous allez sur Thonon vous avez les cinq pièces. Ici les quatre pièces sont des  trois pièces français hein ! Le cinq pièces à Thonon vous l’avez pour 800 euros. Cela fait une belle différence. Et quand vous êtes dans les bas salaires. Que vous travaillez pour 3000-4000 francs. C’est un bas salaire à Genève. Parce que si l’on commence à calculer il y a dans les 15 pour cents qui partent en impôts. Vous avez au minimum 500 francs d’assurance maladie par mois. Un logement à 2000 francs il reste plus grand-chose. Les loyers ont flambés à Genève. A Genève il y a une grande présence d’organisations internationales, de compagnies internationales qui payent les loyers à leurs employés donc cela fait grimper les loyers. Et puis il y a une jolie spéculation foncière aussi. Les français cherchent plus du travail que du logement. Ils se rabattent sur Bellegarde quitte à faire 100 bornes chaque jour … C’est toujours plus rentable que de vivre ici.

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