Urbaniste ?

De la Picardie à la Réunion il n’y a qu’un pas. Retour sur le parcours d’une jeune urbaniste qui, animée par un goût certain pour le dessin et une volonté de placer l’humain au centre des débats, témoigne de sa première expérience professionnelle qui fait parler, beaucoup parler … Rencontre.

 


Nous lui avons donné rendez-vous à deux pas du métro Laumière. Un brin timide et soucieuse d’en savoir plus sur notre plateforme, elle prit place au sein du sofa XXL de l’(H)urbain. Elle s’assied sans bruit, se met en attente, serre nerveusement contre elle l’anse de son sac à main. Ce « elle » c’est Manon, une jeune urbaniste picarde aux yeux souriants. Son envie de faire de l’urbanisme est récente. Après une mise à niveau en art appliqué, un BTS en paysagisme puis l’école d’urbanisme de Lille, elle nous confie qu’elle se prédestinait plutôt à l’architecture après le bac. Une filière d’affection pour elle qui adorait dessiner et suivre pas à pas la construction de la maison familiale, en étant enfant. « Finalement, bien que cela me plaise, je n’ai même pas postulé à l’école d’architecture » nous avoue-t-elle sans réel regret. Elle se tourne alors peu à peu vers l’urbanisme, qu’elle définit par ses liens entre acteurs : à révéler, renforcer, hiérarchiser et le cas échéant créer. Diplôme en poche depuis moins d’un an, elle claque la porte de son premier boulot pour vivre une parenthèse aux saveurs d’aventure et de lâcher prise: un CDD de 6 mois à la Réunion. Départ dans deux semaines. Tout juste le temps de nous voir et de discuter avec nous de son parcours, de ses envies, de ses attentes, bref de ce qui fait sa vie. Tout juste le temps d’adopter un regard acide mais lucide sur sa profession.

Propos recueillis par Elias Sougrati et Ludovic Quintana à Paris

Je suis fière d’avoir réussi à finir mes études et de pouvoir travailler dans l’urbanisme.

Quels sont les avantages et les difficultés / contraintes à être urbaniste ?

Les contraintes… Je vais commencer par les contraintes. Déjà le diplôme. Il y a beaucoup de concurrence. Tout le monde peut se dire urbaniste. Ce n’est pas un métier qui est reconnu et protégé. Un architecte peut être urbaniste. Un paysagiste peut être urbaniste et du coup quand on postule, l’on fait face à une forte concurrence. Souvent dans les offres d’emplois, on peut lire architecte-urbaniste. Et pourtant ils n’ont rien de plus. Il nous faut 5 ans d’études supérieures pour devenir « urba » quand eux le deviennent en une année.

Sinon les contraintes sont beaucoup liées au politique. Quand on travaille avec de l’argent public, les projets sont très politisés. En tant que maître d’œuvre on ne peut pas faire ce que l’on veut. A la politique je rajouterais aussi la préoccupation économique et les budgets en berne.

Le tableau n’est pas tout noir, bien au contraire. Il y a beaucoup d’avantages. On travaille sur énormément de thèmes. On rencontre énormément de gens. C’est hyper dynamique. J’ai l’impression que l’on ne fait jamais la même chose.

Aujourd’hui es tu satisfaite d’avoir ce statut ? de te sentir urbaniste ?

Je ne sais pas trop. Satisfaite ne serait pas le bon mot. Je suis fière d’en être arrivée jusque-là. Je suis fière d’avoir réussi à finir mes études et de pouvoir travailler dans l’urbanisme.

Si je reprends tes mots. Tu nous as parlé du diplôme qui n’est pas reconnu comme tel. Tu nous parles de travail et de fierté de pouvoir faire ce travail. Comment s’est déroulée la transition entre l’université et le monde professionnel ?

Je n’ai pas eu de mal. J’ai trouvé du boulot tout de suite. Contrairement à mon stage où j’ai paradoxalement eu plus de mal. Mais en toute sincérité je pense avoir été prise parce que je ne coûtais pas cher. L’employeur voulait embaucher un très jeune diplômé, donc je correspondais au profil. Mais ce n’est pas pour autant que tout se passait bien, je ne peux pas dire que j’étais épanouie dans mon travail …

Pourquoi cela s’est mal passé ?

Parce qu’en fait ils m’ont pris pour ma jeunesse. Pour mon énergie et ma naïveté. Ils veulent le beurre et l’argent du beurre … (rires) En gros ils voulaient quelqu’un à un salaire bas de 1400 euros (pour 42 h/semaine) mais il fallait que je fasse tout toute seule comme si j’avais dix ans d’expérience. Normalement quand tu embauches quelqu’un dans ces conditions cela veut dire qu’il y a un chef de projet qui va être derrière toi, qui va te relire, qui va t’aiguiller. Sauf que moi je n’ai jamais été relue. J’ai envoyé des trucs avec des erreurs et je me suis faite dégommer. J’ai fait des erreurs … mais cela aurait pu être évité simplement avec plus d’encadrement ou une relecture.

Ce n’est pas à l’école que l’on apprend à faire un règlement de PLU…  à faire un zonage. Je savais utiliser Qgis mais c’est hyper compliqué … en situation professionnelle … sans filet. Ce n’est pas à l’école d’urbanisme que tu apprends tout cela … c’est tellement spécifique à une commune qu’il y a beaucoup d’enjeux à appréhender. Et l’employeur n’a pas trop compris cela. D’une certaine manière c’est surtout l’enjeu financier qui prime pour l’employeur.

En t’écoutant, le message c’est un peu : « tant que le travail est rendu, tant que la forme et les éléments y sont c’est bon, le contrat est rempli. Peu importe le résultat final … »

Oui.  Oui. Du point de vue de l’employeur oui. Fallait que cela se passe bien. Que les communes ne soient pas mécontentes… il fallait que cela se passe bien, mais sans plus. Le strict nécessaire.Il y en a qui réussissent dans ces conditions. Moi je n’ai pas tenu.

Cette expérience un peu « malheureuse » t’a-t-elle remise en cause par rapport au fait d’être urbaniste ?

Oui. Oui complètement. Je me suis dis que peut être j’allais devenir fromagère ou je ne sais quoi (rires) … mais … en tout cas s’il n’y avait pas eu la Réunion, je pense que je n’aurais pas réussi à retrouver du boulot pour un bureau d’études, je n’en aurais pas eu l’envie. Pour moi c’est un peu partout pareil. Ce sont des marchés qui coûtent tellement peu cher que tu es obligée d’employer des jeunes et de ne pas les payer à leur juste valeur. Toute cette problématique économique tue l’urbanisme. C’est évident que l’employeur agit pour ces raisons. Il ne peut clairement pas se payer des salariés qui ont 10 ans d’expérience.

Je n’ai pas dit beaucoup de choses positives sur l’urbanisme. Cela va faire peur (rires).

Toujours par rapport à cette remise en question, qu’est ce que cela a fait émerger chez toi de positif ?

Le positif c’est que je sais vers quoi je n’irai pas. Je ne repartirai pas sur du réglementaire. Je souhaite m’orienter vers plus d’études opérationnelles, comme lors de mon stage de fin d’études. Où j’ai dessiné, j’ai été au contact des habitants. Je ne partirai pas vers du réglementaire.

Comment te projettes-tu ? Notamment à la Réunion ?

Je suis enthousiaste puisque je vais travailler en cabinet d’architecture, qui produit beaucoup d’études urbaines. Imagination, dessin … il y a un peu de réglementaire mais c’est juste pour s’adapter. Je me suis lancée aussi pour aller hors de métropole, pour m’ouvrir et découvrir de nouvelles façons de faire. Si j’avais eu cette opportunité en métropole je ne sais pas si j’aurais réussi à postuler. Il me faut une pause, un voyage en fait. Et là je cumule un peu voyage et travail.

Si ça se trouve la Réunion va vraiment mal se passer et là je serai vraiment fromagère (rires)

Pour revenir sur tes centres d’intérêt. Tu nous parle de dessin, de concertation. Ce sont des choses que tu aimes depuis que tu es petite ?

La concertation non mais le dessin oui. Je dessine depuis que je suis petite.

Sans psychanalyser, n’y a-t-il pas un manque de confiance dans ton parcours ? Tu nous dis que petite tu voulais faire du dessin, cela t’a beaucoup plu, mais tu n’a pas fais architecture, ou n’aurais pas osé tenter la même chose en France ? Serait-ce un manque de confiance ou les limites que l’on t’a imposées durant ton parcours ?

L’architecture oui. En architecture parce que j’avais fait les portes ouvertes. L’on m’a dit « cela va être un peu juste, tu as fais un bac économique. Il faut avoir 14-15-16 de moyenne générale ». Moi j’avais 12. En fait j’aurais dû postuler mais je ne l’ai pas fait. Et du coup j’ai été vers la mise à niveau en art appliqué, organisée par une école privée. Tu payes ta formation. Mais c’était super. J’ai galéré parce que c’est une formation super dure, intensive et tout. Un peu comme le BTS mais j’ai appris trop de truc. Je pense que si je n’avais pas fait ce BTS, je ne suis pas sûre que j’aurais fais tout ce que j’ai fait. Non ce que je veux dire c’est que c’est grâce à ce BTS là que je fais de l’urbanisme. Peut-être que si j’avais fait architecture, alors je n’aurais pas eu envie de faire de l’urba. C’est en faisant plein de parcours que l’on arrive à ce que l’on veut faire. En se cherchant un peu.

Maintenant avec du recul tenterais tu architecture ?

Non !

Quand tu postules tu ne donnes pas tes dessins tout de suite. Tu es sur admission post bac tu envoies tes bulletins et lettre de motivation puis après tu montres tes dessins. J’ai 0 regrets.

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