« L’urbaniste n’est pas un passeur de message, mais un facilitateur de parole »

Facilitatrice et médiatrice, Alice Pfeiffer redéfinit le rôle de l’urbaniste. Sa structure, « facteur urbain », vient de fêter ses un an . L’occasion de discuter avec elle de la bête noire des décisionnaires : la concertation.

Propos recueillis à Rennes par Elias Sougrati

Pourquoi l’utilisation du mot facteur ? Le facteur c’est l’allégorie du mouvement, de celui qui renseigne et transmet … pour toi l’urbaniste est-il un passeur de message ? 

L’utilisation du Facteur urbain comme nom, n’est effectivement pas un hasard : un facteur est un passeur de parole, un médiateur dans son sens le plus strict : un intermédiaire, qui accompagne la transmission de la parole et facilite le dialogue.

Le rôle du Facteur urbain est donc de faire voyager la parole de chacun pour construire des territoires civils, affables, courtois, polis, qui font preuve d’urbanité et témoignent d’un grand usage du monde.

L’urbaniste me semble être non pas un passeur de message, mais un facilitateur de parole : il ne détient pas une vérité donnée, mais accompagne les parties-prenantes pour leur permettre de construire ensemble un projet de territoire (à toute échelle). La vision holistique de l’urbanisme me semble être un atout pour avoir ce type de posture et porter ce type de démarche.

Cela se fonde beaucoup sur une forme d’intelligence collective. C’est à la base d’une ville et pourtant … la crois-tu perdue ? effacée ? à révéler ?

Je suis d’accord avec l’idée que l’intelligence collective est diffuse sur un territoire donné. En ce sens, pourquoi chercher à la réhabiliter, la révéler ? En réalité, il est nécessaire de connecter ce concept d’intelligence collective au processus décisionnel par lequel se construit une ville. Où sont prises les décisions qui font aboutir les projets d’aménagement ? Dans quels lieux, sous quelles formes ? Si les démarches participatives et d’intelligence collective sont déconnectées des processus décisionnels au sens large (participation à la conception, à la décision, à la mise en œuvre et à l’évaluation des projets), comme c’est trop souvent le cas, alors il me semble que cette intelligence collective doit  effectivement être révélée.

L’intelligence collective se fonde sur une discussion forte entre tous. Les formes de discussion institutionnalisées paraissent bien floues. On parle de concertation, participation mais cela prend d’avantage la forme d’instruments de « mise en acceptation », qu’à des instruments de « co-construction ». Qu’en penses-tu ?

Il existe différents degrés de participation, qui portent  des noms  et recouvrent des réalités différentes : information, consultation, concertation, co-construction…

On utilise souvent ces différents termes de manière indistincte, et donc erronée. Il peut par exemple arriver de parler  de concertation pour désigner une démarche purement informative. Cette confusion entre les termes nourrit la défiance envers les démarches participatives. Cela génère (à juste titre) des réactions de déception, de frustration, voire de rejet.

Il est ainsi crucial de définir en amont  les marges de manœuvre possibles.  Et de se poser certaines questions : pourquoi concerter ? sur quoi ? avec qui ? comment ? quand ? C’est essentiel pour que le processus de concertation soit compris et accepté par tous.

De manière générale, les projets d’aménagement conçoivent trop souvent la concertation comme une « bulle » évoluant en parallèle du projet urbain. La maîtrise d’ouvrage, l’assistance à maîtrise d’ouvrage et la maîtrise d’œuvre sont depuis longtemps les acteurs traditionnels de l’aménagement. Ils ont l’habitude de travailler ensemble et  leur légitimité respective n’est pas questionnée. Un  nouvel acteur, la maîtrise d’usage, issue des démarches de concertation, émerge et doit trouver sa place au sein du processus de création du projet.

Une lecture rapide des cahiers des charges actuels (dans les consultations publiques) va dans le sens de mon propos : les décisions stratégiques prises pour la conception d’un projet urbain sont généralement issues de considérations techniques, telles qu’un diagnostic foncier, un diagnostic urbain et architectural… Ces éléments sont, dans les appels d’offre, toujours « phasés » . Ils sont structurés de manière logique et calendaire. Ils s’insèrent dans une logique de gestion de projet. Au contraire, lorsqu’une démarche de concertation est demandée, elle n’est généralement pas « phasée » et se trouve déconnectée de toute la logique de projet (en général, un paragraphe supplémentaire dénommé « concertation » vient conclure le cahier des charges, sans que celle-ci ne soit comprise en termes de processus, mais bien comme une bulle évoluant de manière indépendante et parallèle).

Le défi majeur  est là. Concevoir la concertation dans une logique de gestion de projet ou le fruit de la concertation vient irriguer le projet au cours de ses différentes phases, et où les dimensions techniques du projet ne sont pas déconnectées des enjeux participatifs. La maîtrise d’usage issue de la concertation est prise en compte et articulée au projet de manière cohérente et pertinente.

Peut on ne pas vouloir concerter ? ne pas vouloir participer au dialogue ? N’y a-t-il pas une dictature de la concertation ?

On touche ici un point polémique mais fondamental…

La multiplication des démarches de concertation ne vient pas de nulle part ; elle est issue d’une remise en question profonde du système représentatif basé sur un mandat électif qui donne un pouvoir décisionnel transversal, remis en jeu uniquement lorsque le mandat arrive à son terme. Cette remise en cause du fonctionnement traditionnel des pouvoirs publics vient  questionner la manière dont on élabore les politiques publiques en France.

Pour le dire vite, la concertation vient donc répondre à une demande sociale de plus en plus forte de participer aux décisions publiques au-delà de l’acte de voter.

Maintenant, la question  est celle de l’obligation ou non de participer aux processus de concertation. En réalité, je pense qu’il s’agit plutôt d’établir un droit à la participation. Le pendant étant celui du devoir pour les pouvoirs publics de mettre en œuvre les démarches nécessaires à l’expression de ce droit. Loin d’une « dictature de la concertation », je crois profondément qu’il nous faut inventer et expérimenter de nouvelles formes de participation à la décision publique pour réinventer nos manières de faire société.

« Une chose est sûre : il nous faut certainement imaginer plusieurs pratiques et procédures pour la démocratie selon les tailles des territoires et l’importance des populations concernées. Avouons-le : il n’existe pas une seule forme de démocratie que nous pourrions décliner en divers « produits dérivés » plus ou moins bien adaptés à des usages nouveaux, mais au contraire, des modalités différentes de l’idéal démocratique à expérimenter selon les situations. Les institutions politiques aspirent à l’éternité ce qui est pour le moins étonnant puisqu’elles devraient garantir la souveraineté du peuple en toutes circonstances et par conséquent s’adapter aux attentes des électeurs en innovant. Or, elles se figent dans une interprétation dogmatique de leurs principes et semblent outrées lorsque les citoyens réclament une quelconque modification de leur mécanisme ». Thierry Pacquot, 2006

Tu parles d’éducation populaire, de fabrique démocratique, de vision collective et horizontale. Le facteur urbain n’est-il pas le tract d’un mouvement revendicateur au bord du politique ?

Le Facteur urbain porte en lui une conception de la manière de faire société qui, par définition, ne peut pas être apolitique. Croire dans la fabrique démocratique de la cité, le partage du pouvoir décisionnel, l’implication de toutes et tous à la fabrique de nos territoires… sont autant d’éléments qui procèdent d’une conception politique, nous sommes bien d’accord.

Toutefois, cette conception est bien politique et non partisane ; la distinction est fondamentale. Je ne rejoins donc pas l’idée de « tract d’un mouvement revendicateur », mais au contraire de posture politique : l’objectif du Facteur urbain est d’accompagner l’action publique dans la transformation des politiques territoriales. L’innovation publique et sociale et l’articulation des enjeux politiques, sociaux, économiques, techniques et spatiaux, se trouvent donc au cœur de l’action du Facteur urbain, dans le but de construire des politiques et espaces inclusifs et concertés.

Concertation artistique et urbaine à la Courrouze - Rennes - pour laménageur Territoires
Concertation artistique et urbaine à la Courrouze – Rennes – Aménageur « Territoires »
thumbnail_Concertation pour le bailleur social Neotoa-quartier Le Blosne à rennes
Concertation – bailleur social « Neotea »
thumbnail_FestiTarbes-Atelier participatif sur le genre dans les politiques daménagement
Atelier participatif sur le genre – Festi Tarbes
thumbnail_Concertation pour le bailleur social Neotoa-quartier du Blosne à Rennes
Concertation – Bailleur social « Neotea »

Cliquez ici pour en savoir plus sur le Facteur Urbain !

L'(H)urbain est aussi sur Facebook

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s