Faire la ville à Mayotte : un choc des cultures

Les pratiques sociales et urbaines du 101ème département français, très différentes de celles observées en métropole, nourrissent les discours. Rencontre avec une jeune étudiante qui s’émancipe et s’investit dans une discipline qui est au coeur des enjeux contemporains de l’île.

Etre urbaniste c’est s’adapter. S’adapter au site et à sa situation. K. réfute l’idée d’un urbanisme universaliste fait de codes et de pratiques transposables. Mayotte, département français d’Outre-Mer est régi par un Code de l’urbanisme qui parfois oublie voire nie les particularités historiques et géographiques de l’Ile.

En dépit de sa frêle silhouette. K. du haut de ces 22 ans, en impose. Pour elle, l’urbanisme est un facteur clef du développement. L’urbanisme est un moyen d’émancipation. L’urbanisme est avant tout une entreprise collective.

«  Un bon urbaniste pour moi c’est celui qui sait répondre aux  problèmes du territoire en tenant compte de ses spécificités, afin de produire un cadre de vie, un cadre d’habitat et d’habiter idéal pour l’habitant ».

« Au départ, c’est purement par curiosité que je me suis orientée vers cette pratique. Je la découvrais, sans vraiment comprendre tout ce qu’elle recoupait. Au fil des années, je me suis rendue compte que c’est vraiment un champ disciplinaire essentiel. A Mayotte, mon territoire natal, je ressens fortement le manque à combler autour de l’urbanisme : ce n’est pas que la politique de l’urbanisme est inexistante, loin de là, mais elle n’est pas complète. On a besoin d’avoir des urbanistes chez nous afin de pouvoir restructurer les villes. La majorité des villages à Mayotte n’ont pas été construits selon un règlement d’urbanisme, mais plutôt par le fait d’initiatives privées et par à coup, et ce encore aujourd’hui.

D’ailleurs toute la réglementation urbaine en vigueur, c’est vraiment une construction française, métropolitaine, qu’on essaye d’imposer sur notre territoire. Mais les problématiques ne sont pas les mêmes, et il faut vraiment accompagner la mise en place de ces documents, notamment auprès des habitants … sinon ça ne passe pas ».

L’urbanisme c’est donc de la concertation et de l’adaptation ?

Selon l’endroit où l’on se trouve, d’un pays à un autre, d’une ville à une autre, on aura des caractéristiques différentes à prendre en compte, qui permettent de discerner des enjeux spécifiques au lieu. Tous les territoires n’ont pas la même spécificité, n’ont pas les mêmes problèmes. Un bon urbaniste, pour moi en tous cas, c’est celui qui sait répondre aux problèmes du territoire en tenant compte de ses spécificités, afin de produire un cadre de vie, un cadre d’habitat et d’habité idéal pour l’habitant […] Finalement plusieurs disciplines se déclinent au sein de l’urbanisme. Pour moi, c’est un point fort, une richesse. Par exemple quand j’étais à Alençon, j’aimais ce que je faisais, mais j’avais l’impression qu’on m’imposait un territoire d’étude, selon une approche bien particulière. En partant à Pau faire ma licence de géographie, puis à Aix aujourd’hui, j’ai vu d’autres approches, d’autres manières d’appréhender les territoires. Cela me plait ».

Pour toi le cadre urbanistique actuel à Mayotte est fortement influencé par les pratiques issues de Métropole. Pour rappel tu fais tes études à Aix. Comment t’es tu adaptée à cet urbanisme sachant que tu as grandi dans un cadre très différent ?

Je pense que ce sont des territoires très différents mais on arrive à y rattacher des problématiques communes. La question des risques par exemple, qui concerne de nombreux espaces, notamment en métropole, se rattache facilement aux problématiques qu’on observe à Mayotte. Également quand on parle du Parc naturel marin, de sa préservation, ce sont des choses qu’on nous enseigne en cours et qui me parlent, puisque les grandes problématiques sont similaires. Pour moi, une des choses qui change vraiment et le rapport de ces thématiques à la population locale. La culture du risque par exemple n’est pas la même en métropole qu’à Mayotte. Même quelque chose de très commun en occident, la création d’un musée pour préserver la culture, par exemple, ne va pas de soi à Mayotte, où cela reste anecdotique.

Aujourd’hui, tu travailles en tant que stagiaire dans un cabinet d’urbanisme à Mayotte, avant d’entamer ta deuxième année de master. Quelle différence vois-tu entre la théorie et la pratique, qui plus est sur deux territoires très lointains ?

Il y a quelques années j’aurais eu des difficultés à te répondre. Aujourd’hui en master on essaye de nous expliquer que ce que l’on apprend, ce sont des connaissances. Tu apprends l’histoire urbaine, des idées, des grands mouvements. On essaye de te transmettre ce qui a fonctionné. Mais la pratique c’est vraiment connaître le territoire, les besoins spécifiques, et surtout pas venir seulement en tant qu’expert. Pour moi la théorie et la pratique sont des choses complémentaires, elles s’alimentent entre elles.

Le fait d’être en stage à Mayotte, c’est une volonté de travailler sur mon territoire. Je m’aperçois que je ne connais pas assez l’île. Je suis loin de tout connaître. Ca m’a vraiment intéressée de voir le passage entre une vision métropolitaine et la pratique sur un territoire dit ultrapériphérique. Il y a de nombreuses choses étonnantes que je découvre ici et qu’on ne peut m’apprendre en cours. Par exemple la manière de concerter avec les habitants n’est pas la même ici. Il faut être très attentif à la façon dont on présente les projets, certains habitants affichant une forte défiance envers leurs élus …

Le futur. Ton futur. C’est Mayotte ou la métropole ?

Je compte poursuivre dans cette voie. Je compte exercer à Mayotte. Je viens d’ici et je vois que ça commence à bouger depuis quelques années. Il y a trop de choses qui se sont mal faites, par manque de moyens ou à cause du manque de prise en compte des spécifiés de l’île. A nous, jeunesse, de faire bouger les choses.

Et comment vois-tu le futur de Mayotte ?

Sur le plan immobilier, il y a un gros manque. Pour les équipements aussi. Il faut savoir que la population est très jeune (la moitié des habitants a moins de 20 ans). Or les services n’évoluent pas de manière proportionnelle à l’augmentation de la population et on se retrouve avec beaucoup de manques. Beaucoup de projets n’aboutissent pas, notamment parce que le soutien des élus se fait rare. C’est choquant de se dire qu’on perd des terres. Il y a un gros travail en termes d’équipements.

J’aurais envie de dire qu’il y a tout à refaire (sourire).

 

 

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s