« La rue c’est un choix. C’est une liberté que j’ai choisi. »

Il s’appelle Mathieu. Il vit dans la rue et chante devant les passants pour subvenir à ces besoins. Il nous explique que c’est un choix. Son choix. Portrait.

Par Elias Sougrati, à Genève (Suisse)

« En fait pendant des années j’ai fait comme tout le monde. Je travaillais. J’avais mon loyer. Mes factures.  Arrivé à 27 ans j’ai eu un problème médical. J’ai dû ainsi arrêter mon métier. J’ai pris mon chômage pendant deux ans le temps où j’en avais le droit ».

Tu faisais quoi comme métier ?

J’étais électromécanicien. Hernie discale non opérable. Je n’avais plus le droit de porter de poids lourds. De fil en aiguille, je me suis retrouvé à faire un peu de guitares dans la rue pour arrondir mes fins de mois. J’ai vu que cela marchait plutôt bien pour moi. Du coup, arrivé à la fin de mon chômage j’ai tout envoyé valser. J’ai commencé à partir sur les routes. En faisant ce que je savais faire … de la musique, de la guitare, chanter. Je le fais avec le cœur. Je le fais avec mes émotions. J’ai la chance que cela touche le cœur des gens et je vis mieux en faisant de la guitare que quand je travaillais.

Tu vis  sans filet de sécurité … sans confort ?

Le confort que la société nous offre est pour moi illusoire. Une douche. Une toilette à portée de mains. Tu marches 3 mètres et tu as fait le tour de ton appartement … Même le lit … j’ai une vision de la vie qui est différente. Je suis plus naturaliste, minimaliste. Un exemple avec mes problèmes de dos. Cela fait un an et demi que je dors par terre sur du dur et je n’ai plus mal au dos. C’est fini. C’est terminé. Je ne suis pas d’accord avec cette vision du confort qui signifie que pour être un humain il faudrait  obligatoirement dormir sur un lit.  Beaucoup de petites choses comme celle-ci semblent imposées par la société. Je n’ai plus de téléphone portable ni carte bancaire. C’est un choix de vie.

Je ne suis pas comme certains qui vivent dans la rue. Pseudo-anarchistes. Qui crient contre la société et font la queue à chaque fin du mois pour leur RSA. Ils crachent dans une soupe qu’ils mangent. Je ne demande pas d’aide étatique. J’estime que je peux me débrouiller moi-même.

La rue c’est un choix … le symbole d’une liberté ?

La rue c’est un choix. C’est une liberté que j’ai choisie. Cela ne me dérange pas de dormir par terre ou dehors. Par contre, je me lève quand je veux. Je travaille quand veux. Je chante quand je veux. Je suis mon propre patron. Chaque jour, j’arrive à gagner de quoi vivre correctement. De quoi dormir au sec, manger et nourrir mon chien.

Mais il ne faut pas croire que je n’ai plus un pied dans la société. Avec l’argent que je gagne, je vais au petit bar du coin. Je vais au petit restaurant du coin. Je vais au petit kebab du coin. Je vais à la petite épicerie. L’argent que les gens me donnent dans la rue je le redistribue dans les petits commerces. Je vais rarement dans les grands supermarchés parce que c’est loin des centres. Bizarrement moi ce que les gens me donnent, je le redistribue et cela à son échelle fait vivre les petits commerces de centre-ville. Je suis urbaniste (rires). S’il n’y a plus de petits commerces dans les villes, il n’y a plus de gens qui vont venir. Il n’y aura plus de promeneurs … je participe à garder en vie la beauté de pas mal de lieux.

Il y a des villes plus intéressantes que d’autres ?

Oui, il y a des villes qui sont plus jolies. D’autres, plus lucratives. Il y en a dans le Sud qui ont un climat plus chaud. Suivant les périodes de l’année bien sûr il y a des villes plus agréables que d’autres. Toulon et son accent chantant. Genève est lucrative. Les gens sont assez réceptifs. Toulouse est festive. Quand tu vis dans la rue, cela marche assez bien.

Tu parles de liberté. Tu parles de villes et centres-ville. Tout à l’heure en aparté tu m’expliquais que tu n’avais pas forcément une liberté d’emplacement pour faire ta musique …

Sur Genève oui je n’ai pas de liberté d’emplacement. Dans plusieurs villes, c’est ainsi. Il y a même des villes où l’on m’interdit de jouer. Il y a des endroits où l’on me dit que je n’ai le droit de jouer que 20 minutes maximum avant de devoir m’en aller ou changer d’emplacements. Il y a de plus en plus de règles.

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Les politiques actuels ont du mal avec l’idée de personnes qui arrivent à gagner de l’argent non déclarable. Cela les emmerdes.

Deuxième chose : beaucoup de gens vont dans la rue et n’ont pas le respect ou la connaissance de celle-ci. Pour ceux qui n’ont pas le respect, cela va être tous les mecs qui ne font rien dans la rue. Ils sont devant un bureau de tabac avec la bière à la main. « Bonjour Madame une petite pièce ? », « Non », « Va te faire enculer salope ». C’est typiquement la scène qui démontre un irrespect de la rue. Cette personne n’a rien à y faire. C’est une personne qui pourrit la rue plus qu’autre chose. Après il y a ceux qui font du bruit … qui se mettent en scène … je comprends que les commerçants ne sont pas contents et se plaignent vers la Mairie.

Moi je suis artiste de rue et je pâtis de ces comportements. Je ne suis pas la Nouvelle Star, mais j’essaye de rendre une copie correcte, propre. Je vais chercher mon argent.

Des villes essayent de dissuader les personnes qui vivent dans la rue de s’installer. Ils utilisent par exemple du mobilier urbain particulier …

En France ce qui est rigolo c’est que des lois sont faites à l’échelle nationale, mais que quand  tu es maire avec un arrêté municipal tu peux faire péter toutes les lois que tu veux. À Carcassonne, il y a des caméras à tous les coins de rue.  Là-bas en une chanson, les flics sont venus. La mendicité est interdite. Je dis : « pas de problème j’attends mon collègue qui est au tabac et je m’en vais». Et le policier me dit que je ne peux pas rester là. Il m’explique que je dois être en déplacement avec mon chien.

À Genève tu dois avoir une carte spéciale. Tu dois te déclarer à la police. C’est gratuit à faire. Mais chaque jour où tu veux chanter, tu dois pointer et payer 10 francs. Chanter dans la rue à Genève, c’est payant. Si tu ne  fais pas plus de 10 francs dans la journée, cela ne sert à rien d’y venir.

La rue un environnement singulier  …

La rue est un environnement particulier. La rue est une société à part entière. Ou il y a plein de gens différents. Il y a les clochards. Il y a les zonards. Il y a les teufeurs. Il y a les dealers. Il y a plein de gens différents. Il y a les racailles. Il y a plein de gens qui passent leurs journées dans la rue. Il y a des ethnies et des origines différentes. Il y a des langages différents. Il faut composer avec tout cela. Pour moi peut importe le milieu dans lequel tu gravites. Dès le moment où tu as le respect à la base, tu peux arriver à nager un peu partout. Tu peux être en face d’un skin, d’un renoi, d’une racaille, peu importe. Tu le traites comme un égal. Tu discutes avec.

Il y en a  ils ont 60 ans. Cela fait 20 ans qu’ils sont dans la ville au même endroit. Ce sont des habitués. J’arrive et je demande si je peux prendre la place une heure contre 5 euros pour une petite bière. Tu demandes cela gentiment avec respect. La personne si elle est cool dit oui. Des fois, elle dit non. Des fois, elle m’insulte. La rue ce n’est pas tout le temps évident. Dormir dehors ce n’est pas toujours facile. Il faut faire attention. Moi j’ai mon chien qui est un très bon signal d’alarme. J’ai des connaissances qui se s’ont faits réveillés à Toulouse par une bande de racailles avec 2 litres de sans-plomb dans les mains. Ils mettaient de l’essence sur le duvet et le cramaient. Pour rigoler et voir comment le mec allait réagir. Les atteintes sont généralement physiques et l’argent est dur à rentrer dans la rue.

Tu insères de l’inégalité dans la rue …

Bien sûr. Je fais partie des privilégiés. Aujourd’hui, j’ai joué une heure ou deux et je me suis fait 50-60 francs. Ce n’est pas énorme, mais 30 euros de l’heure c’est un beau ratio. Qui gagne 30 euros de l’heure surtout à l’heure actuelle ? Après je ne peux pas faire cela 10 heures dans la journée. Ma voix ne le supporterait pas. En général je vise mon beurre sur 2-3 heures. J’ai de quoi acheter mon bédo, mon tabac, ma bouffe. Si je ne suis pas hébergé et que j’ai vraiment froid une nuit d’hôtel. Je n’ai pas besoin de plus. Réussir dans sa vie c’est être le plus heureux.

Je n’ai pas l’impression que tous les gens dans la rue sont heureux …

Pas tous, mais moi je suis heureux. Pour certains êtres heureux, c’est avoir une Porsche. D’autres voudraient se marier avec Adriana Karembeu … chacun voit midi à sa porte. L’important est de faire ce que tu as envie et de le  faire suivant tes convictions et d’en retirer au final, le plus grand sourire qu’il soit. L’important c’est aussi de le partager avec les autres. Comme on le fait maintenant.

Tu as un bagage que d’autres n’ont pas … et puis pour  toi c’est un choix, mais tout le monde ne l’a pas forcément ce choix …

Pour moi tout les gens de type « perte d’emplois, pertes de femmes … » ce sont des gens qui se laissent abattre. Ils perdent du matériel et c’est la fin du monde. Moi c’est pour cela que je n’ai plus rien. Les seules choses que je possède : mon sac à dos avec duvet, vêtements, brosse à dents, brosse à cheveux et ma guitare. J’ai seulement deux choses que j’ai peur de perdre : ma guitare et mon chien. Au final quand tu n’as plus rien à perdre, tu as tout à gagner. On a toujours le choix. Les gens ont peur des conséquences qu’ils envisagent en lien avec ce choix.

Tu parais à contre-courant et pourtant tu t’es positionné dans la rue la plus commerçante de Genève. Tu es acteur de ce système …

Oui et j’en suis conscient. Le système a des failles. C’est sur. Je le critique. Mais j’en ai aussi besoin. Moi qui joue de la guitare dans la rue, je suis tributaire de la générosité des passants, qui eux, sont dans le système. Qui eux travaillent, pour récupérer des bouts de métaux et après bien vouloir me les jeter dans la besace. Je suis acteur. Je suis receveur de tout cela et j’en joue. Mais je ne fais pas quelque chose de mal. Je joue dans la rue, mais je ne quémande pas. Je ne demande pas aux gens. Je chante. Si cela te plaît, tu donnes. Sinon ce n’est pas grave.

Tu ne demandes pas aux gens de t’aider, mais tu t’imposes dans la rue … Physiquement et d’une manière sonore.

C’est vrai. Mais je laisse toujours le libre arbitre à la personne. C’est un choix que je propose. C’est comme la TV. Les programmes s’imposent … et on choisit de regarder ou pas.

Beaucoup de gens viennent discuter avec moi et sont curieux. J’ai un petit rôle social. J’anime les rues et suis en contact des gens. Les gens devraient plus prendre le temps de discuter. Comprendre les trajectoires des uns et des autres …

Pour clore comment tu vois ton avenir ?

Des voyages, de la musique, des rencontres et on verra (rire) … Peut-être à la rue ou non … le destin !

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