Série littéraire : Fenêtre sur rue

Avec « Fenêtre sur rue » , Victor Comte nous propose une version actualisée des traditionnels feuilletons littéraires. 8 textes pour 8 instantanés de villes.
Aujourd’hui l’épisode 2 : « Muse » !

Par Victor Comte à Lausanne (Suisse).
Victor est un jeune écrivain qui vit à Lausanne et étudie à l’Institut littéraire suisse (Haute Ecole des Arts de Bienne).
Il est sélectionné parmi les 12 lauréat du 36è Prix International du Jeune Écrivain de la Langue Française.

« Muse »

Un temps, j’ai travaillé dans un café assez chic. Un truc de bobos, dans les quartiers populaires, alors qu’aucun des gars du coin ne pouvait se payer le menu du jour. Chaque matin, il y avait ce même type qui venait s’installer devant l’ancienne entrée de service d’un entrepôt désaffecté. Il se posait, au milieu des graffs, des tags et des affiches, sur un des tabourets noirs qu’un collègue avait foutu aux ordures car ils ne correspondaient plus à la déco éphémère du resto. Le mec donc, il avait toujours un bichon avec lui, et une valise de voyage. A peine ses fesses installées, il ouvrait son bagage avec beaucoup d’attention et en sortait un accordéon. Le chien se couchait à ses pieds, au même endroit à chaque fois. Le musicien plaçait ensuite sa valise à côté, comme un coffre pillé. Il tirait sur ses doigts, et commençait sans autre à pianoter, à déplier, à replier, tout le tralala.

J’avoue qu’au départ, à travers les vitres du resto, ça se mariait assez mal avec les sirènes, les klaxons et autres brouhahas urbains. Mais un jour où j’ai fini plus tôt, je suis passé devant sa petite ruelle, j’ai entendu ce qu’il jouait. Ça m’a pris, juste là, entre le ventre et les pecs. Je crois que c’était du Piaf, ou un truc dans le genre. Je me suis arrêté, j’ai cru un instant qu’il y avait une dizaine de types juste là, dans l’angle du mur. En fait, c’était cet homme-orchestre, une symphonie à lui tout seul.

J’y suis retourné à plusieurs reprises, me faire vibrer les tripes, sur du Beethoven, du Bach, du « Tchaï », comme sur la carte du café. Je dirais pas que je connaissais tout ce qu’il jouait, mais il rendait tout familier. J’hésitais pas à lui filer une partie du pourboire de la journée, comme d’autres, dans sa malle ouverte. Son chien nous remerciait d’un signe de queue. Et puis un soir, j’ai voulu savoir.

J’ai attendu qu’il range son instrument, qu’il se lève, qu’il fasse signe au bichon de le suivre. Je l’ai filé jusqu’à une bouche de métro, puis dans le métro. On s’est enfoncés dans le silence cérémonieux du tube. On a filé, toujours plus loin dans les quartiers craignos. Je commençais presque à avoir les foies. Puis, il est descendu, dans une de ces stations taguées qui sentent la pisse et la pauvreté. Mais la musique, ce n’était pas celle du métal qui racle ou du rap qui tape. C’était un orgue, un piano, un violon, tout à la fois. J’ai vu alors mon musicien faire le tour d’un pilier, pour y trouver derrière un autre accordéoniste, un black, les yeux fermés, pianotant sur sa machine. Le gars que je suivais a alors vidé toute la monnaie qu’il avait gagné devant le café dans le récipient du black. Ensuite, il a repris le métro dans le sens inverse.

J’ai pas fait long feu dans le coin, mais je me souviens avoir vu, en reprenant le métro, une pancarte devant l’accordéoniste assis à même le sol, dans cette station crasseuse. Il y était inscrit au marqueur noir : « Pour rejoindre le conservatoire. »

Dans les grandes villes, la rue est devenue un espace impersonnel voir hostile où l’on est régulièrement assailli de publicités agressives, de prospectus, de sollicitations, d’attaques visuelles et sonores. Alors quelque fois, être témoin d’un pur acte de solidarité dans cette rue si inamicale peut suffire à nous réconcilier avec elle. (Victor Comte)

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